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Revue du palais de la decouverte 404

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1Né des recherches scientifiques sur le mouvement, ainsi que l’attestent entre autres les travaux d’Étienne-Jules Marey1, le cinéma, au début du vingtième siècle, est toujours l’objet d’intérêt des chercheurs comme le Dr Eugène Doyen2, Georges Demenÿ ou le Dr Jean Comandon. Dans l’entre-deux-guerres, la technique est encore au service de la science mais employée prioritairement comme média de masses, afin de transmettre les avancées médicales et hygiéniques auprès des classes populaires. Pourtant, si l’on en croit les travaux de Valérie Vignaux3, la vulgarisation scientifique par le cinéma serait progressivement reléguée à l’aube des années trente. Qu’advient-il alors des relations entre cinéma, science et public ?

2L’Exposition Internationale de , « Les Arts et les techniques dans la vie moderne », qui se tient à Paris de mai à novembre, s’avère à cet égard riche d’informations. Pour Edmond Labbé, commissaire général de l’Exposition et par ailleurs protecteur de la cinémathèque centrale de l’enseignement technique en tant que directeur de l’enseignement technique au Ministère de l’instruction publique, le cinéma doit être envisagé comme « l’un des plus précieux auxiliaires de la Pensée »4Ce rôle est loin d’être négligeable au sein d’une Exposition placée sous le signe de Descartes5, où le cinéma intervient dans la plupart des sections pour un total de près de documentaires recensés6. De nombreux pays, et particulièrement l’Allemagne, la Suisse, l’URSS, les États-Unis et l’Espagne, y présentent des films7y compris scientifiques. L’Exposition voit également l’inauguration du Palais de la Découverte déclaré comme l’œuvre de circonstance servant la « Croisade pour la science pure » menée par Jean Perrin ()8. Notre étude portera sur la place du cinéma à l’Exposition de et, en raison de leur importance relative9, sur les films scientifiques français présentés au Palais de la Découverte. Autant d’éléments qui permettent de restituer et d’interroger la relation entre science et cinéma : ce dernier ne pourrait-il pas être mis au service de la science afin de susciter l’intérêt du public et ainsi redonner confiance dans le progrès scientifique ?

« Le cinéma sera présent partout dans l’Exposition »

3Le cinéma, véritable « art et technique dans la vie moderne »a donc doublement sa place à l’Exposition. D’abord en tant qu’art né d’une technique d’investigation scientifique qui, en retour, fournit des images propres à développer un imaginaire poétique. Mais aussi en tant que support capable de matérialiser, de diffuser la création intellectuelle. C’est cette idée qui ressort de la première réunion de la Commission de Synthèse et de Coopération Intellectuelle, le 9 novembre

4En effet, face à la nécessité « d’imaginer d’abord les dispositifs visibles qui pourront le mieux suggérer des travaux essentiellement invisibles »10, le cinéma est d’emblée présenté comme une méthode à favoriser pour la diffusion et la vulgarisation des idées par le sociologue Bouglé11et le mathématicien Sainte­Lagüe Bouglé défend l’idée « qu’il faut avant tout chercher des présentations qui frappent directement les visiteurs par des formes concrètes » Le cinéma lui parait ainsi « l’un des moyens les meilleurs », et il donne en exemple la réalisation d’un film « Saint-Simonien qui mettrait à la portée de tous les idées des Grands Penseurs et des Grands Économistes et Sociologues » Sainte-Lagüe, dont les cours de mathématiques connaissent un très grand succès au CNAM, grâce notamment aux films qu’il utilise depuis pour ses enseignements de géométrie, évoque quant à lui la réalisation d’un film illustrant la création intellectuelle : « L’idée qui naît, qui se développe, qui aboutit… »

5Dès cette première réunion, la qualité des interventions et des membres nommés au bureau de la commission sont le signe de l’importance donnée au cinéma comme moyen de diffusion des connaissances : organisé au sein de la classe 6 des manifestations cinématographiques, sous la présidence de Louis Lumière, il sera en lien avec toutes les autres classes de l’Exposition, développant ainsi son rôle de médiateur. Cette section aura pour mission de « démontrer que le cinéma est l’un des plus précieux auxiliaires de la Pensée »16, selon les termes d’Edmond Labbé, le commissaire général, et cela plus particulièrement au sein de la classe 1 des Découvertes scientifiques. Nous pouvons donc déjà présager du rôle à venir du cinéma au service de la recherche scientifique. Jean Perrin17nommé président et Sainte-Lagüe, secrétaire de cette classe, ont en effet déjà montré leur affinité avec le cinématographe

6« Le cinéma sera présent partout dans l’exposition »19, ainsi que le résume Paul Léon en mars , et ceci sous toutes ses formes : « films spectaculaires, films d’enseignement, films démonstratifs ». Très tôt s’affirme « le rôle important qui devra lui être dévolu dans l’Organisation générale de l’Exposition » Un rôle multiple : à la fois moyen de présentation mis à la disposition des exposants des 75 classes de l’Exposition, il est aussi dès le départ pressenti comme « élément de propagande avant et pendant l’Exposition, dans le cadre même de celle-ci et à l’extérieur » Un rôle d’information doublé dans le même temps d’un aspect spectaculaire, ainsi que le souligne Edmond Labbé en  :

Comment [] ne pas avoir songé à faire, du cinéma, l’un de nos plus précieux auxiliaires ? Il doit – et ce sera surtout le fait des manifestations cinématographiques – collaborer à la féerie de l’Exposition. Il ajoutera à son spectacle. 22

7Fort de la constatation selon laquelle « tout le monde pense au cinéma à l’occasion de l’Exposition et chacun voudrait l’employer, mais souvent sans grande expérience »23, il est nécessaire de centraliser les efforts. Le cinéma est en effet présent dans un grand nombre de classes :

Dans le groupe I (Expression de la pensée)
– à la classe 1, Découvertes scientifiques
– à la classe 6, Manifestations cinématographiques.
Dans le groupe IV (Diffusion artistique et technique)
– à la classe 14, Photo-ciné-phono.
– à la classe 15 bis, Radiocommunication-radiophonie-télévision.
– à la classe 16, Presse-propagande (presse filmée).
Dans le groupe V (Urbanisme et architecture)
– à la classe 21, Édifices publics-Cinéma.
Dans le groupe IX (Métiers d’Arts)
– à la classe 49, Appareils de cinématographie.

8L’instauration d’un Bureau du Cinéma, fin , complète cette organisation en centralisant et prenant en charge les aspects matériels de la préparation et de la mise en valeur de l’Exposition. Différentes activités lui sont dévolues : contrôler l’image de l’Exposition diffusée dans le monde entier, établir des petits films destinés à une distribution mondiale, aider les exposants à réaliser leurs films, ainsi qu’organiser les projections pour le public. La mise en place d’un musée de la cinématographie, ainsi que d’une cinémathèque24nationale, créés à l’occasion de l’Exposition sont aussi à l’étude.

9Ces différentes orientations attribuées au Bureau du cinéma confirment la volonté de l’État de contrôler l’image et l’information que le nouveau média va diffuser au niveau international ; elles confirment aussi la volonté d’agir en faveur du cinéma au-delà de l’Exposition. Parallèlement à la constitution de ce Bureau, deux classes ont plus spécifiquement pour but de montrer au public les progrès du cinéma, tant du point de vue artistique (classe 6, Manifestations cinématographiques) que technologique (classe 14, Photo- ciné-phono).

Le Pavillon Photo-Ciné-Phono

10Situé sous la Tour Eiffel, symbolisé par une immense pellicule de film, le Pavillon Photo-Ciné-Phonodoit regrouper cette synthèse vivante de l’Art et de la Technique dans la vie moderne. Synthèse dont précisément l’Exposition 37 « a fait la base de son programme et dont elle entend montrer toute la puissance et la beauté »25, souligne Charles Delac, président de la Chambre syndicale cinématographique et président de la classe La présentation du matériel et des objets de l’industrie cinématographique est dès le départ conçue de façon animée et vivante. Le rôle de la classe 14 est en effet d’informer le public sur « la vie du Film, depuis la machine à fabriquer la pellicule vierge jusqu’au moment où après avoir passé par toutes les phases du studio et des laboratoires de tirage, le film est projeté sur l’écran » Nouveau mode d’expression qui déclenche une véritable révolution culturelle dans les 4  salles de cinéma françaises, « le cinéma, souverain de notre vie, dont le pouvoir s’étend tous les jours »27attise la curiosité du public. Mais l’Exposition va avoir aussi un effet catalyseur vis-à-vis de l’utilisation du cinéma dans différents domaines, comme l’écrit un journaliste en  :

L’Exposition et ses participants ont largement utilisé le Cinéma. Il est même permis de penser que les nécessités de leur propagande à l’Expo 37 ont amené grand nombre d’administrations, d’industriels et de commerçants à l’idée d’utiliser le cinéma

11« Sœur jumelle » de la classe Photo-ciné-phono, la classe des Manifestations cinématographiques a pour but de sensibiliser le public au caractère artistique des productions cinématographiques. Outre qu’elle provoque le passage de films de qualité dans les cinémas de Paris pendant la durée de l’Exposition, elle projette des films français et étrangers dans le cadre d’une salle de cinéma de 1  places, « Ciné 37 ». Diverses nations sont représentées29, et les films comme les Rayons X, les Plantes ont un sens (Allemagne) ou la Marche radieuse, la Conquête du pôle Nord (URSS), Terre sans pain (Buñuel, Espagne) se détachent parmi d’autres lors d’un concours international Les projections se terminent par la mise en place d’un concours du meilleur film français documentaire ou d’amateur. Une section spéciale pour les films scientifiques ou techniques « pouvant contribuer au développement de l’Art cinématographique »31est ajoutée32en novembre Section dont l’ajout au sein du Palais de la Découverte marque la reconnaissance officielle de l’engouement du public pour les films scientifiques.

Le cinéma promoteur de la « science en marche »

12L’enjeu de la diffusion des sciences au Palais de la Découverte est en effet crucial. La montée de la violence dans les années trente est vécue comme une menace pour les progrès de la raison, comme une véritable réaction obscurantiste. Sensibilisés par l’affaire Dreyfus au tournant du XXe siècle, des scientifiques se sont mobilisés pour redonner confiance en la science, en sa capacité d’esprit critique dans le combat contre le fascisme. Alors que des milliers de savants fuyaient l’Allemagne, en France Jean Perrin, Paul Langevin et Émile Borel, entre autres, fondaient l’Union Rationaliste33, avec l’objectif de :

Défendre et répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la Science pour lutter contre l’irrationalisme, et plus encore, l’ignorance, en groupant un nombre de savants disposés à dérober quelques heures à leurs recherches personnelles pour se consacrer à cette œuvre d’éducation

13La confiance en la science que tente de restaurer l’Union Rationaliste, en raison des incertitudes engendrées par la première Guerre mondiale, est dorénavant tournée vers l’action ou autrement dit vers un « élargissement progressif du domaine d’application de la méthode scientifique » idée développée par Langevin dans le cadre d’une réflexion sur la place de la science dans la culture qui conduira en particulier à l’organisation de la recherche scientifique et à la professionnalisation du métier de chercheur.

14Ainsi, « la croisade pour la science pure » menée par Jean Perrin, qui aboutit à la création du CNRS en , s’appuie sur une stratégie nouvelle de diffusion de la science en direction du grand public. Le Palais de la Découverte qui se veut le « musée moderne de la science vivante » paraît comme le point d’orgue de ce nouveau modèle culturel Modèle où il s’agit désormais de comprendre et donner à « voir » une « science en train de se faire », défendue pour ses valeurs humaines et spirituelles. Une science « pure » et désintéressée, à l’origine de toute application, et pour laquelle il s’agit de comprendre les phénomènes scientifiques avant de les appliquer aux techniques modernes. La science est porteuse de vérités mais aussi de poésie, ainsi que le souligne Jean Perrin lors de ses premiers discours en faveur de l’organisation de la recherche :

Je veux maintenant vous parler de la recherche qui n’a pas d’objectif utile mais que guide seulement notre curiosité et le sens aigu d’une certaine beauté… C’est la Recherche Pure, désintéressée, poursuivie pour sa seule valeur artistique dont je veux maintenant démontrer la puissance…

15Cependant, contrairement aux œuvres d’art, qui sont immédiatement « visuelles », comment rendre compte au mieux du travail intellectuel ? C’est un véritable « problème d’Exposition », selon les termes de Paul Valéry, problème mis en avant dès

Supposez que l’on s’aventure à vouloir […] faire place aux créations immédiates de la pensée et tenter de donner aux yeux le spectacle de l’effort intellectuel le plus élevé, et vous trouverez aussitôt devant vous l’obligation d’imaginer d’abord les dispositifs visibles qui pourront le mieux suggérer des travaux essentiellement invisibles39.

16Devant la difficulté de rendre attrayantes et « visuelles » certaines sciences, en particulier les mathématiques, le recours à la lumière et au mouvement sont proposés face aux procédés classiques d’exposition. Sainte-Lagüe, artisan de la section mathématiques au Palais, appelle dès à abandonner aussi souvent que possible le mode classique d’exposition (graphique, panneaux explicatifs, tableaux muraux, schémas…) au profit de ressources « modernes » : « en particulier le recours à la lumière et au mouvement, seront largement utilisés en vertu du principe selon lequel “tout ce qui bouge attire immanquablement l’œil” »

17Lumière et mouvement … quel moyen de communication les combine au mieux si ce n’est le cinéma, par sa nature même ? Du fait de la possibilité qu’offre le cinéma de rendre attractifs et visuels des domaines de recherche soit trop peu visibles, soit trop abstraits, le recours à la technique sera proportionnel à la complexité de présentation des différentes sciences.

Chimie, biologie et médecine

18Dans le domaine de la physique où les expériences spectaculaires et démonstratives suffisent en elles-mêmes, le recours au cinéma n’est quasiment pas évoqué Par contre, en chimie les expériences sont moins visuelles, moins rapides, et le film va être chargé de pallier cet inconvénient : « le rôle du film cinématographique y sera donc plus grand. Nous pensons que, au total, l’attrait pour le public sera au moins égal à celui qu’aura la Physique » Dès janvier , le professeur Georges Urbain43, chimiste minéraliste, envisage ainsi de faire appel à la projection de films pour les applications industrielles de la chimie Il est spécifié qu’« un cinéma scientifique et industriel est un complément nécessaire aux démonstrations et expériences ». Le projet, coordonné par Perrin et Urbain45, aura ainsi recours au film ou dessin animé. En chimie organique des dessins animés « schématiseront les différentes étapes des réactions et indiqueront les divers enchaînements d’atomes ou de groupements d’atomes avec les propriétés qui en résultent » Tandis qu’en chimie biologique, l’action des produits pharmaceutiques s’appuie sur des films divers

19Le projet sur la biologie48, quant à lui, fait appel à la participation, entre autres, de Jean Painlevé49et Lucien Bull Dans une partie intitulée « la méthode graphique en physiologie -Marey et la chronophotographie », Bull, alors directeur de l’Institut Marey, prévoit l’exposition « du fusil de Marey, du 1er appareil à films », et les « premiers films au ralenti du vol des oiseaux, de la marche, de la course, du saut ». La salle consacrée à Marey se veut « une rétrospective des débuts de la chronophotographie, ou cinématographie, méthode qui a rendu tant de services à la science pour l’étude des mouvements » Les principaux appareils chronophotographiques avec clichés sur verre et films originaux y sont présentés, ainsi que des tableaux muraux qui montrent l’extension prise dans le domaine du mouvement par cette méthode de recherche. Une deuxième salle, consacrée à « la cinématographie à haute fréquence » fait aussi état des derniers développements de la cinématographie au point de vue de la rapidité de prise des images, et présente les travaux effectués par Lucien Bull

20Jean Painlevé53conçoit, quant à lui, pour la biologie, une « spirale de l’Évolution » rendant compte des travaux sur ce domaine. Dans ce lieu, décrit le journaliste Pierre Michaut, deux écrans passent des fragments54d’enregistrements cinématographiques très courts, bandes tirées des propres collections de Jean Painlevé et représentant, pour l’un « des sujets très spéciaux et très limités de biologie, telle la culture du cœur, pour l’autre une bande, par exemple sur la parthénogenèse »55.

21La brochure du Palais, section Biologie animale, fait état de « films illustrant des expériences dont la répétition constante est irréalisable pendant toute la durée de l’exposition » Parmi les appareils présentés figurent microscopes et projecteurs cinématographiques, comme autant d’accès à l’invisible.

22Si, en biologie expérimentale57des expériences de micro-dissection sont présentées d’après des films du Docteur Jean Comandon et Peterfi58, c’est surtout relativement à l’« action du milieu sur la coloration des animaux » que le support film est utilisé. Ainsi « un fragment d’un film de MM. Comandon, De Fonbrune et Mlle C. Veil » est présenté, ainsi qu’un film « montrant, vus à vitesse accélérée, les mouvements dont les cellules pigmentaires sont capables »

23Concernant la biologie végétale60, la réalisation finale fait état d’un recours bien plus important au film que le projet initial. Le fragment de film est ici requis pour présenter le développement comparé de plantes de la même espèce depuis la germination jusqu’à la fin du développement61, concrétiser l’évolution globale d’un phénomène ou les mouvements de bactéries ou de matière vivante

24Par ailleurs, un projet63concernant « l’œuvre de Pasteur, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir » fait quant à lui appel de façon plus conséquente aux films Films sur les cristaux et leur formation, sur les levures, sur les maladies des animaux, des vers à soie, films sur la rage et sur différentes bactéries et protozoaires sont prévus afin de matérialiser une partie de son œuvre pour le public.

25En médecine, enfin, l’utilisation de films a pour but soit de montrer des méthodes d’examens chimiques65ou des organes isolés66, mais aussi d’expliquer, par utilisation de vitesse naturelle et ralentie, la démarche de l’hémiplégique, la crise d’épilepsie67… ainsi que cela avait été réalisé avec succès à l’Exposition de Chicago.

26Chimie, biologie, médecine, sont donc autant de domaines scientifiques où le film est soit auxiliaire de démonstration, soit outil de recherche mis à la connaissance du public. Allant plus avant dans l’abstraction, l’astronomie et les mathématiques voient dans le cinéma une aide encore plus précieuse et nécessaire pour rendre ces sections attractives.

L’astronomie et le cinéma : une complicité des premiers temps

27Renouant avec une complicité des premiers temps, qui fait de l’observation astronomique l’origine de la première analyse photographique d’un phénomène naturel68, le cinéma va pouvoir, à l’occasion de l’Exposition 37, rendre la pareille. En donnant vie à l’Exposition et en permettant l’accès à des connaissances plus abstraites, il va en effet permettre à l’astronomie de rencontrer son public.

28Ernest Esclangon69, directeur de l’Observatoire de Paris et membre de l’Académie des Sciences, s’investit dès le début pour que l’astronomie occupe « une grande place dans l’Exposition ». Il lui importe cependant que tous les domaines de cette science y soient représentés, tant dans les découvertes anciennes et actuelles, que dans le matériel scientifique employé70; il lui importe aussi de sensibiliser le public aux diverses contributions journalières de l’astronomie, souvent ignorées Ainsi, « la plus grande attention doit être apportée à des attractions spéciales ayant pour but de donner de la vie à une telle Exposition » Le cinéma est le moyen privilégié pour créer cette dynamique dans la « salle du soleil », un appareil de projection dissimulé fait apparaître sur un écran de verre le Soleil dans ses transformations, tel qu’il a pu être filmé à l’observatoire de Meudon. Sont aussi projetés un film de Bernard Lyot74montrant une importante éruption solaire et un film « qui répète à la convenance des visiteurs les phases d’une éclipse totale de Soleil ». Dans la salle des planètes sont projetés des films de vulgarisation scientifique sur les principales théories, et d’octobre à novembre , les films vont accompagner « un cycle de conférences sur les grands sujets d’actualité astronomique » Il s’agit d’un cycle de douze conférences effectuées par les représentants de la Science Astronomique française, accompagnées de projections et de films d’actualité. Aux sept films initialement achetés par la section d’astronomie, s’ajoutent entre autres76, les Protubérances solaires de Bernard Lyot, Voyage dans le ciel de Jean Painlevé, films diffusés dans la salle de cinéma du Palais de la Découverte ouverte le 25 août Mais le cinéma est bien plus largement sollicité encore par la section des mathématiques.

Le cinéma au secours des mathématiques

29Au sommet de l’abstraction et de la théorie, les mathématiques posent en effet d’emblée le problème de leur présentation au public Si dès , le film, selon Bouglé et Sainte-Lagüe est envisagé comme le moyen « moderne » par excellence, permettant de susciter l’intérêt pour cette science, Émile Borel78, président de la section mathématiques et membre de l’Institut, s’en fait aussi le fervent défenseur. En effet, dès le 12 janvier , Borel soutient « qu’après réflexion, […] les sciences mathématiques, malgré leur côté abstrait, pourraient donner lieu à des expositions spectaculaires » Mais la découverte mathématique, qui « naît dans l’esprit suite à des méditations silencieuses », ne se prête pas selon lui à une « exposition » en tant que telle : « la pensée abstraite ne peut être mise dans une vitrine ». Aussi il conclut à la nécessité de procéder par échantillons80, communiqués de façon sensible. L’idée d’utiliser des anaglyphes81est évoquée pour les mathématiques pures

30Mais Borel désire aller plus loin et appelle à la réalisation de films :

[…] qui permettraient, en quelques minutes, d’avoir au moins quelque vague intuition de ce que sont les recherches sur la théorie moderne de la relativité et sur la quatrième dimension. […] Serait-il possible d’illustrer de manière à les rendre tangibles pour tous, ces recherches récentes, si curieuses, de mon ami le savant italien Vito Volterra, sur les applications du calcul aux phénomènes de lutte pour la vie entre deux espèces animales dont l’une pourchasse et dévore l’autre ? 83

31Ces questions intéressent vivement Sainte-Lagüe qui conçoit le recours au cinéma de deux façons : par de petits films en boucle représentant un « mode de présentation très publicitaire », comme cela s’est fait à l’exposition de Chicago : « la pression d’un bouton déclencherait le mouvement du cinématographe et la projection d’une bande explicative qui se retrouverait au zéro une fois que son déroulement serait terminé » Et par des films plus importants, qui, du fait de leur plus grande fragilité seraient projetés ponctuellement lors de séances de cinéma ou au cours de conférences.

32Pour ces derniers, il fait appel à Jean Painlevé pour la mise en scène. Ainsi trois films, la Quatrième dimension, de la Similitude des longueurs et des vitesses et Images mathématiques de la lutte pour la vie, sont établis à partir de scénarios de scientifiques : Sainte-Lagüe pour les deux premiers, Vladimir A. Kostitzin85en collaboration avec Vito Volterra pour le troisième. Si la réalisation en est confiée au technicien Achille-Pierre Dufour, la contribution de Jean Painlevé, garantie de qualité, s’étend des commentaires au rôle de producteur tout autant qu’à l’étude de leur mise en scène et à une diffusion par le biais de l’Institut de Cinématographie Scientifique.

33Ainsi cette section mathématiques constitue, d’après la presse, « une de celles qui connurent le plus vif succès, notamment auprès des jeunes gens »86, grâce à la clarté d’exposition à laquelle les films permirent d’accéder.

La Section de Cinéma du Palais de la Découverte

34Si Jean Painlevé est présent très tôt dans l’organisation de l’Exposition87, le 2 août , André Leveillé88lui demande d’établir en 48 heures une liste de films, dont les siens, afin de constituer des « programmes variés et dignes du Palais de la Découverte ». Quelques jours plus tard, Leveillé ainsi que Jean Perrin et Henri Laugier89font entièrement confiance à Jean Painlevé pour l’élaboration d’un programme et le charge de la section Cinéma : « Ces messieurs et moi-même sommes d’avis que vous êtes le meilleur juge pour faire un premier choix » La sélection proposée par Jean Painlevé doit permettre de constituer sept programmes de trois films chacun. À raison de cinq séances de quarante minutes par jour, cinq jours par semaine, divers thèmes sont représentés à chaque séance :

[…] deux ou trois films traitant soit du documentaire (la Force des plantes, l’Hippocampe, Éclipse de soleil, Étain du Laos, Mines de charbon, etc.), soit de l’activité industrielle (l’Aluminium, la Fabrication du gaz, la Magie du fer-blanc, la Soie artificielle, etc.), soit de Biologie (la Vie microscopique dans un étang, Amibe, Globules blancs et phagocytose, etc.), soit des Mathématiques (la Quatrième dimension – Similitude des longueurs et des vitesses), soit enfin des films d’anticipation comme Voyage dans le ciel

35Le but étant de « compléter par des films appropriés ce que l’on pouvait retenir de la visite du Palais de la Découverte »92, les films sont conçus le plus clairement possible afin d’offrir au spectateur « les aspects matériellement impossibles à observer parce que trop lents ou trop rapides, ou encore non ­reconstituables dans le cadre des démonstrations du Palais de la Découverte »

36La salle de cinéma94,qui compte places, ouvre vers le 25 août et une réelle rencontre a lieu dès l’ouverture avec le public de l’Exposition qui plébiscite ainsi le cinéma scientifique. L’affluence est telle qu’il faut fermer les portes avant le début de chaque séance et refuser du monde Aussi sur les deux millions et demi de visiteurs que reçoit l’ensemble du Palais de la Découverte, 70  partagent, l’espace d’une séance, les intérêts, interrogations, promesses des scientifiques, via plus de   mètres de films projetés. La reconnaissance officielle de ce succès passe alors par le rajout au Concours du meilleur film français documentaire ou d’amateur, d’une section spéciale pour les films scientifiques ou techniques96, « pouvant contribuer au développement de l’Art cinématographique » Les prix sont décernés le 17 novembre et la Mort du cygne de Jean Benoit-Levy98et Marie Epstein obtient le Grand prix Parmi les sept films scientifiques, tous « très remarquables », Voyage dans le ciel de Jean Painlevé et Phagocytose du Docteur Comandon arrivent ex æquoet se partagent le prix de 5  francs. Ce ne sont pas uniquement les films qui sont ici récompensés, mais « l’ensemble de l’œuvre de ces deux hommes qui font honneur non seulement au cinéma, mais à la Science de notre pays », écrit Edmond Labbé.

37Ainsi, quand le 25 novembre se clôt l’Exposition de cette année , le bilan de la classe 6 « manifestations cinématographiques » est largement positif, tout comme celui du Palais de la Découverte, qui comptabilise plus de deux millions de visiteurs Alors que le cinéma s’est fait l’un des « plus précieux auxiliaires » de l’Exposition, selon les termes d’Edmond Labbé, le cinéma scientifique a, quant à lui, grandement participé au succès du Palais de la Découverte, en donnant vie et mouvement aux sciences les plus abstraites, en leur permettant ainsi d’aller à la rencontre du public. Mais la mise en place en dernière minute d’une section spéciale pour les films scientifiques ne tient-elle pas d’une stratégie officielle visant à désigner ces films comme des spectacles à part entière ? Plus largement, au vu de l’enjeu que représente le Palais au sein de la croisade pour la science, il est nécessaire d’interroger le rôle joué par le cinéma scientifique.

Le cinéma au service de la science en

38Si l’Exposition de consacre le cinéma comme « puissance dictatoriale » de l’époque, au même moment naît un autre média, la télévision, cette conjonction de la technique et des communications caractérise l’Exposition et marque l’entrée dans la société actuelle de l’image. C’est dans ce contexte que le CNAM confirme sa décisiond’intégrer dans ses formations un enseignement sur les techniques du cinéma, et plus généralement sur les techniques d’enregistrement, de transmission, et de reproduction du son et des images. La mise en place de cette formation publique, qui prend effet au cours de l’année , est jusqu’alors inexistante en France. Elle prouve la volonté de l’État de légitimer et développer le cinéma en tant que médium jouant un rôle important dans la société. Par ce fait, le cinéma parvient donc, avant-guerre, à une reconnaissance de son importance dans la société en tant que média : la formation de techniciens est désormais assurée.

39Cependant, force est de constater que les projets avancés lors de la préparation de l’Exposition n’aboutissent pas tous laissant place à une version souvent didactique et jouant sur l’émotion. L’emprise du spectaculaire et la promotion de la science française, effectives à l’Exposition, contrastent en effet avec les principes initiaux de pédagogie active et de restitution des fondements épistémologiques et historiques de la science. Le Palais de la Découverte peut être alors vu comme une œuvre de circonstance servant la « croisade pour la science pure » Le cinéma apparaît donc à cette occasion comme le média au service de la science, un média sur lequel s’appuient les scientifiques pour faire reconnaître l’utilité des sciences pour le grand public et faire ainsi pression sur les pouvoirs politiques afin de structurer la recherche en France Plusieurs faits vont dans ce sens.

40À l’origine le Palais de la Découverte a été pensé, par ses instigateurs, comme un instrument devant servir la cause de l’organisation de la Recherche Scientifique. Jean Perrin le dit lui-même en  :

Tandis que j’énumère les entreprises commencées ou exécutées pour favoriser la Recherche scientifique, il me semble que je ne dois pas oublier la grande réalisation qu’a été le Palais de la Découverte… Nous voulions faire comprendre aux masses et aux classes dirigeantes que favoriser la Recherche est de première nécessité pour le bien public

41De plus, l’éveil de vocations, la découverte de « nouveaux Faraday » était l’assurance d’un renouvellement des scientifiques :

Nous avons des raisons de croire que nous avons réussi, puisque plus de deux millions de visiteurs, respectueux et recueillis comme dans une église, se sont succédés dans notre Palais qui, avec une foi touchante, place en elle son espérance

42Les termes employés par Perrin relevant plus de la foi que du partage actif des connaissances, sont le signe que ce projet sert opportunément des intérêts professionnels. Ainsi pour Jacqueline Eidelman, l’ouverture du Palais quelques mois avant la création du CNRS, tient plus de la propagande dans le cadre d’une politique de la science, que d’une réelle volonté initiale de partager le savoir Même si l’accession de Blum à la présidence du Conseil et la mise en place de l’organisation de la Recherche masquent par la suite les enjeux d’origine.

43D’autre part, la nomination en juin à la direction du Centre du Film du CNAM, de Jean Painlevé, homme-clé du moment, amorçait l’idée de réorienter radicalement les efforts vers un enseignement visant les techniques cinématographiques, complété par des travaux pratiques mais aussi vers « tout ce qui concerne l’application du cinéma aux sciences » Sur la base d’une étude menée par Painlevé, ces idées faisaient écho à celles défendues à l’Institut de Cinématographie Scientifique, selon lesquelles la recherche et sa diffusion doivent se faire « pour et par le cinéma » En , le CNAM est alors l’interlocuteur privilégié du Palais pour les commandes de films d’Étatet les films pour la section mathématiques y sont réalisés. Des Conférences d’actualités scientifiques sont aussi mises en place par Painlevé lui-même au sein même du CNAM. Ces conférences ouvertes au public, répondent manifestement à une attente si l’on considère leur nombre : un quart du programme des conférences du CNAM pour l’année Au moment même où se décide ce programme de conférences par Anatole de Monzie, président du conseil d’administration du CNAM, est alors inaugurée l’Exposition Internationale de Cependant, bien que le cinéma soit reconnu à l’Exposition en tant qu’outil pour la science et pour sa capacité à la diffuser auprès du public, ces aspects resteront négligés par la suite en France : l’absence de formation des scientifiques à l’outil d’investigation scientifique, tout comme à la grammaire du cinéma au vu du partage du savoir, mais aussi l’absence de formation des cinéastes aux spécificités du cinéma scientifique, tel est le constat amer que déplore Jean Painlevétrente ans après l’Exposition Internationale de

44Enfin, la mise en place au CNAM d’un « enseignement d’électroacoustique, télévision et cinéma » appelé « Téléphonovision »sur la proposition de Perrin, est pensée par ce dernier en amont de l’Exposition. Celle-ci ne faisant alors que prendre acte de la naissance d’un média aux yeux du public. Et, trois semaines après la victoire du Front Populaire, le 25 mai , une commission, mise en place et présidée par Jean Perrin, est chargée d’organiser ce cours « d’électroacoustique, télévision et cinématographie », qui doit fonctionner « dès la rentrée de novembre » L’enjeu est d’importance : il s’agit de mettre en place « un enseignement qui contribuera à nous affranchir de la tutelle étrangère et à fournir un personnel familiarisé avec les questions scientifiques dont la connaissance est devenue indispensable » La mise en place de cette formation est à replacer dans une dynamique internationale opérante dès les années  : L’Unione Cinématographica Educativa (LUCE), première organisation ciné-éducative sous contrôle direct de l’État, a été créée en Italie en , alors qu’à Berlin était institué en , le Reichsanstalt für Film und Bild L’Institut du Cinématographe Éducatif (ICE) instauré en dans le cadre de la Société des Nations, avait pour mission la recherche méthodique de tout ce qui avait été réalisé à travers le monde « en vue d’utiliser l’écran à des fins d’éducation ou d’enseignement » En avril , le Congrès International du Cinéma d’éducation et d’ensei- gnement met alors en relief « le rôle du cinématographe comme agent de formation morale et intellectuelle des peuples et comme moyen de favoriser leur compréhension mutuelle » Relativement aux documents scientifiques et de vulgarisation, il est souhaité que « les gouvernements de chaque pays, […] encouragent la projection de ces films, comme faisant partie des spectacles »

45Le cinéma, dans le cadre de l’Exposition Internationale de , apparaît comme un média qui, dans le cadre de la « croisade pour la science pure », doit être mis directement au service de la recherche. Les scientifiques, souhaitant changer parmi le grand public l’image d’une science synonyme de danger pour la culture, en raison des valeurs destructrices qu’elle incarne, sont à l’origine d’un mouvement de grande ampleur. Ils s’appuient sur un réseau constitué dès les années suite à l’affaire Dreyfus, affaire qui a constitué un véritable « tournant du siècle », en raison des prises de conscience sociales et intellectuelles qu’elle a fait naître. Il apparaît alors nécessaire de diffuser le savoir et l’esprit scientifique pour plus de démocratie. Ces engagements dans la vie publique et politique sont en effet au cœur du projet du Palais de la Découverte. Projet qui voit le jour au cours d’une Exposition placée sous le signe de Descartes et voulue comme affirmation de la pensée française. Cependant l’ambition initiale de partage du savoir est rapidement infléchie par la volonté de séduire, afin d’inspirer une « foi » en la science. La vulgarisation scientifique via l’image animée, parce qu’elle permet de toucher un large public, est alors sollicitée afin de jouer un rôle politique les savants espérant ainsi convaincre et faire pression sur le gouvernement.

46Si l’engouement public pour la science est en cette période très redevable aux activités multiples de Jean Painlevé, celui-ci n’en pose pas moins un regard critique sur les modalités d’une diffusion de la science par le biais du cinéma. Confiée aux scientifiques eux-mêmes épaulés en cette action par une étroite collaboration avec le cinéaste, Painlevé pense qu’il est possible d’atteindre un vaste public sans se séparer du monde savant; il retrouve ainsi la conception d’une « science vivante » déjà défendue par Langevin. Enjeux intellectuels d’une large diffusion du savoir qui renouent en cette fin des années trente avec l’idéal éducatif et politique déjà déployé au XIXe siècle dans les expériences de « science amusante », mais aussi dans les grandes conférences publiques, collections ou périodiques nés à cette période Néanmoins, les moyens espérés et déjà mis en œuvre par l’organisation et la professionnalisation de la recherche, ne trouveront pas, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, l’ampleur nécessaire et réclamée entre autres par Jean Painlevé. La vulgarisationde la science deviendra l’affaire des « professionnels de la médiation »au détriment des scientifiques eux-mêmes, loin de l’esprit qui présidait à l’Exposition. En effet, la relation des scientifiques à la médiation paraît s’exercer désormais plus largement dans le cadre d’un « contrôle » ou d’une expertise du savoir, plutôt que dans l’expression d’un « partage » Dès la fin de l’Exposition, les documentaires scientifiques ont rejoint les films dits de « non-fiction » dans les réseaux de diffusion non commerciaux. Et le « cinéma » tel qu’il existe aujourd’hui dans l’imaginaire social s’est éloigné à grands pas de la science, tandis que les expériences filmiques proposées par Jean Painlevé dérangent les scientifiques en remettant en question le rapport entre science et fiction La vulgarisation scientifique est entrée dans une problématique nouvelle qui interroge le recours aux médiateurs et notre rapport à l’image.

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